19/11/2006

Sans filet - 2ème partie

Retournons sur la toiture - contrairement à la France, un indépenant doit également respecter la législation en matière de Bien-Être au travail en tous cas dans le cadre des chantiers temporaires ou mobiles.

Sans filet - deuxième partie (Carnet d’un inspecteur du travail, 22 septembre 2006)

22 septembre 2006

Sans filet (2ème partie)

Deux jours plus tard,retour sur le chantier.

-"Vous pouvez passer sur le chantier, c’est OK" m’a dit le patron au téléphone et il a confirmé par fax.

J’emprunte la même échelle, mais cette fois -ci son sommet est encadré par des filets de protection. Lorsque je parviens sur le toit, je retrouve le patron et son salarié préparant le matériel pour la pose des bandes goudronnées.

Je leur fait observer que "Je n’ai pas donné l’autorisation de reprendre le travail sur le toit".

Dès le premier coup d’oeil, je note qu’une partie seulement de la périphérie du bâtiment est pourvue de filets de protection. J’en fais immédiatement l’observation.

-"J’ai pas assez de filets, on les déplacera au fur et à mesure de l’avancement des travaux" me dit-il.

Je ne suis pas d’accord avec ce procédé. Je sais d’expérience comment cela se passe en règle générale : les protections ne sont pas déplacées et on se dépêche de terminer les travaux sur la zone non protégée.

-"J’ai pas assez de filets" rétorque le patron.

-"Où avez-vous eu ceux-ci ?"

-"L’entreprise avec qui j’ai passé le marché me les a prêtés".

Je note que certains filets, en quelques endroits, sont très détériorés : les cordelettes de plusieurs mailles sont arrachées. Plus grave encore, les filets sont distendus et il manque une vis sur deux sur les fixations des supports des potelets. Tout cela rend la résistance de l’ensemble plus qu’aléatoire.

Il partage pas mon analyse, le patron :

-"Écoutez c’est posé comme ça sur tous les chantiers, je vois pas ce que vous voulez de plus ?"

-"C’est faux, heureusement". Pour lui prouver, si besoin était, l’inefficacité de cette protection, j’exerce sur le filet, situé à ma gauche, une pression verticale vers le bas ...celui-ci ploie jusqu’en deçà des genoux, le potelet vacille de droite à gauche...

Je lui demande : "Vous croyez que c’est efficace ça pour arrêter une chute ?". Il ne répond pas et la colère monte :

-" Bon sang vous voulez m’empêcher de bosser, c’est ça que vous voulez ?"

-"Je veux que votre salarié travaille en sécurité".

Le salarié en question s’approche pour venir en aide à son patron : "Ça risque rien, je ferai attention".

-"Ça risque et l’attention se relâche parfois et à cette hauteur ça peut être fatal."

-" Si j’ai bien compris vous ne me donnez pas l’autorisation de reprendre le chantier ?" me demande le patron.

-"Vous avez bien compris. Ces protections sont illusoires, si vous vous appuyez dessus , même légèrement, vous basculez dans le vide...Je ne peux pas vous donner l’autorisation de reprendre dans ces conditions."

Sur un ton ironique, il s’adresse à son ouvrier : " Tu descends, c’est trop dangereux pour toi ici !"

Je tends à l’employeur la décision de refus de reprise des travaux sur le toit. Il la signe sans la lire et la glisse immédiatement dans sa poche.

-"Je vais terminer ce chantier tout seul. Voilà, je ne serai pas emm..."

-"Vous pouvez faire ainsi, mais aucun salarié ne pourra travailler sur le toit", lui-dis-je.

Et c’est ainsi qu’il va terminer le chantier : seul, sans véritable protection contre les chutes de hauteur. Les jours suivants, je suis passé régulièrement à proximité du chantier afin de m’assurer qu’aucun salarié ne travaillait là-haut. Seule, sa silhouette s’affairait sur le toit.

22 septembre 2006 | Lien permanent

Commentaires

@ Bereno : il faudra aussi vérifier, cher collègue, ce que deviennent les rémunérations des salariés pendant que le patron refuse d’acheter les filets de protection (qui sont pourtant un investissement de base dans le BTP), s’il continue à les payer, s’il les a virés et pour quel motif, s’il les a mis au chômage partiel, s’il les a envoyés sur un autre chantier (toujours sans filets ni harnais)...

@shirow d’un message précédent : tant mieux si nous n’avez pas besoin de notre intervention pour sécuriser votre site. En revanche, si vous constatez un manquement autre (rémunération, temps de travail, discrimination, etc...) n’oubliez pas que nous sommes là. Et que nous sommes gratuits.

Rédigé par : clairwill | le 22 septembre 2006 à 07:43

Intéressant comme conclusion... la vie d’un salarié vaut donc plus cher que celle d’un artisan ou d’un indépendant...

En protégeant le salarié (ce qui est très juste), vous avez indirectement mis en danger la vie de l’indépendant qui l’employait, et qui va donc largement depasser les horaires raisonnables pour terminer ce chantier qui lui permet de vivre puisqu’il ne dépend que de ses clients et non de "la société" pour faire son chiffre d’affaires. En augmentant ses horaires, il augmente les risques de chute...

L’inspecteur du travail ne protège donc que le travail des salariés... Où est l’erreur ? Dans mon raisonnement ou dans la sur-protection des salariés au détriment des indépendants ?

Rédigé par : Philippe NIEUWBOURG | le 22 septembre 2006 à 08:15

Monsieur NIEWBOURG, vous vous trompez lourdement. La loi ne nous permet pas de faire cesser son travail, même dangereux, à un indépendant, un artisan, un patron même si nous l’estimons nécessaire. Ce n’est pas un choix de notre part, je pense que beaucoup de collègues pensant que la sécurité et la santé sont avant tout le reste, mais la loi n’en a pas décidé ainsi. Pour la petite histoire, ce sont les représentants patronaux qui ont demandé que les artisans ne puissent pas avoir leur travail personnel entravé pour des questions de sécurité, au nom de la "liberté d’entreprendre", concept qui est pour eux plus important que leur propre sécurité. Militez donc pour que nous puissions arrêter le chantier d’un patron sur le point de se casser la figure, et nous appliquerons la loi pour ce travailleur-là aussi.

Ecrivez au Medef, vous verrez leur réponse sur ce chapitre.

Rédigé par : clairwill | le 22 septembre 2006 à 09:17

21:14 Écrit par CoordiWeb dans Chantier | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : reflexion, epc |  Facebook |

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